L’apparition de la Vierge Marie à la Salette

1846… La France et une partie de l’Europe entrent dans l’ère industrielle et commerciale. Exilé de Paris à Bruxelles, un certain Karl Marx prépare le “Manifeste du Parti Communiste”; en France, sur un fond de conspirations politiques préparant la chute de Louis-Philippe, les frères Péreire développent banques et chemins de fer en concurrence avec les puissants Rothschild. Les régions de la houille et du fer connaissent les premières grandes migrations industrielles…

Très loin de cette agitation, dans un monde rural apparemment immobile, au coeur d’un cirque de rudes montagnes en bordure du massif du Pelvoux, la Vierge Marie apparait à deux enfants dans l’après-midi du 19 septembre 1846, un samedi, alors veille de la fête des Sept-Douleurs.

Maximin GIRAUD, 11 ans, et Mélanie CALVAT, 15 ans, sont à peu près illettrés, ils n’ont guère l’idée ni le loisir de fréquenter l’école et le catéchisme. Voilà 5 ans au moins que Mélanie est placée dans les fermes pour garder les troupeaux. Maximin, fils du charron Giraud, court les rues de Corps avec sa chèvre ; il a été prêté à un fermier des Ablandins (un hameau de la Salette) pour remplacer quelques jours un berger. Les deux enfants, que leur caractère oppose, se connaissent depuis la veille de l’évènement.

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Ce 19 septembre, il font paitre en commun leurs troupeaux, à près de 1800 mètres d’altitude, autour de la combe où naît le torrent de Sézia. Après leur sieste, inquiets pour leurs vaches, ils découvrent, à l’endroit même où ils avaient dormi, un globe de lumière, qui s’entrouvre et laisse voir une femme, assise, la tête dans les mains comme en détresse : “Je croyais, dira Maximin, que c’était une dame de Valjouffrey, que ses enfants avaient battue, et qui s’était ensauvée dans la montagne pour y pleurer tout son aise”.

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La “Belle Dame” – qu’ils n’ont pas identifiée tant est profonde leur ignorance – se lève, les appelle et vient à leur rencontre. Elle est très grande; elle porte l’habit des paysannes, mais aussi une couronne, et des guirlandes de roses. Sur sa poitrine et ses épaules, deux chaînes, dont l’une retient un crucifix éblouissant, avec marteau et tenailles, les instruments de la Passion. Elle pleure, et dans ses larmes qui se fondent dans la lumière, elle parle :

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” Avancez, mes enfants, n’ayez pas peur, je suis ici pour vous conter une grande nouvelle.

Si mon peuple ne veut pas se soumettre, je suis forcée de laisser aller le bras de mon Fils. Il est si fort et si pesant que je ne puis le maintenir.

Si je veux que mon Fils ne vous abandonne pas, je suis chargée de le prier sans cesse, et pour vous autres, vous n’en faites pas cas.

Vous aurez beau prier, beau faire, jamais vous ne pourrez récompenser la peine que j’ai prise pour vous autres.

Je vous ai donné six jours pour travailler, je me suis réservé le septième et on ne veut pas me l’accorder. C’est ça qui appesantit tant le bras de mon Fils.

Et aussi ceux qui mènent les charrettes ne savent pas jurer sans mettre le nom de mon Fils.

Si la récolte se gate, ce n’est rien que pour vous autres. Je vous l’avais fait voir l’année passée par les pommes de terre : vous n’en avez pas fait cas. C’est au contraire : quand vous trouviez des pommes de terre gâtées, vous juriez, vous mettiez le nom de mon Fils au milieu. Elles vont continuer, et cette année, pour Noël, il n’y en aura plus”.

La belle Dame prévient alors une question de Mélanie qui ne comprend pas “pomme de terre” :

“Vous ne comprenez pas, mes enfants ? Je m’en vais vous le dire autrement. Si la récolte se gâtas, el rien que per vous aoutres. Vous aviou fa véire l’an passa per las truffas…”

Et elle continua en patois de Corps.

“Si vous avez du blé, il ne faut pas le semer. Tout ce que vous sèmerez, les bêtes le mangeront, et ce qui viendra tombera en poussière dès qu’on le battra. Il viendra une grande famine. Avant que le famine vienne, les enfants au-dessous de sept ans prendront un tremblement et mourront entre les bras des personnes qui les tiendront. Les autres feront pénitence par la famine. Les noix deviendront vermoulues, les raisins pourriront.

S’ils se convertissent, les pierres et les rochers deviendront des morceaux de blé et les pommes de terre seront ensemencées par les terres. Faites-vous bien votre prière, mes enfants ?

– Pas guère ! répondent les enfants.

“Ah ! mes enfants, il faut bien la faire soir et matin, ne direz-vous qu’un Pater et un Ave Maria quand vous ne pourrez pas mieux faire. Quand vous pourrez faire mieux, dites-en davantage.

L’été, il ne va que quelques femmes un peu âgées à la messe. Les autres, travaillent le dimanche, tout l’été. L’hiver, quand il ne savent que faire, ils ne vont à la messe que pour se moquer de la religion. Le Carême, ils vont à la boucherie comme des chiens.

N’avez-vous point vu de blé gâté, mes enfants ?”

– Non, Madame ! répondirent-ils.

Alors la Belle Dame s’adresse à Maximin : “Mais vous, mon enfant, vous devez bien en avoir vu une fois, au Coin, avec votre père. Le maître du champs dit à votre père d’aller voir son blé gâté. Et puis vous y êtes allés, vous avez pris deux ou trois épis de blé dans vos mains, vous les avez froissés, et tout tomba en poussière. En vous retournant, quand vous n’étiez plus qu’à une demi-heure loin de Corps, votre père vous donna un morceau de pain en vous disant : “Tiens, mon enfant, mange encore du pain cette année, car je ne sais pas qui va en manger l’an qui vient si le blé continue comme çà !”

– Oh oui, Madame, je m’en souviens à présent. Tout à l’heure, je ne m’en souvenais pas !

La Belle Dame conclut alors, en français :

” Eh bien, mes enfants, vous le ferez passer à tout mon peuple” et s’avançant, elle insiste : ” Allons, mes enfants, faites-le bien passer à tout mon peuple.”

Parvenue au col (l’actuelle esplanade), elle s’élève, puis se fond dans la lumière.

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Dès le lendemain, aux Adlandins, le texte du Message transcrit par les paysans, sous la dictée de Mélanie, et la nouvelle commence à se répandre. Dès lors, pendant des mois, des années, les enfants seront soumis à des interrogations serrées, bienveillants, souvent malveillants, à des pressions, à des menaces, à des chantages. Ils ne dévieront pas : “La Sainte Vierge m’a chargé de vous dire, pas de vous faire croire !”

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Lettre écrite par Maximin

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Lettre écrite par Mélanie

Saisi de l’affaire, Mgr de Bruillard, le viel évêque de Grenoble, institue des commissions d’enquête, dont il suit de près les travaux et les rapports. Cinq ans après, il publie, daté du 19 septembre 1851, le “Mandement doctrinal” officiel, par lequel, selon les règles en vigueur, il engage sa responsabilité de pasteur :

“Nous jugeons que l’apparition de la Sainte Vierge à deux bergers, le 19 septembre 1846, sur une montagne de la chaine des Alpes, située dans la paroisse de la Salette, de l’Archiprêtre de Corps, porte en elle-même tous les caractères de la vérité, et que les fidèles sont fondés à la croire indubitable et certaine.”

Des oppositions tenaces ne cesseront de jeter le discrédit sur l’Apparition et sur les témoins, par tous les moyens. Mgr Ginoulhiac, successeur de Mgr de Bruillard, reprend le dossier pour faire la lumière sur ces agissements et confirmer la confiance du peuple chrétien, qui, spontanément, a senti la profonde vérité du Message et a donné à la Vierge le titre de “Réconciliatrice des pêcheurs”.

L’évènement a changé la vie des enfants, mais non leur caractère. Après un essai au Séminaire et une vie parfois bien vagabonde, Maximin meurt le 1er mars 1875, en témoignant une ultime fois de son attachement à la Belle Dame et à la vérité de l’apparition. Mélanie vivra plus longtemps. Ebranlée par l’adulation dont elle est l’objet, par des essais infructueux de la vie contemplative en diverses communautés, elle publiera récit sur récit, souvent fantaisistes; mais du noyau même de l’apparition, jamais elle ne déviera. Jusqu’au bout, dans une vie religieuse austère et souvent très solitaire, elle reste fidèle, à sa manière, à ce qu’elle a été chargée de transmettre. Elle s’éteint à Altamura (Sud de l’Italie) le 14 décembre 1904.

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